Pétrole et gaz au Sénégal : Plaidoyer pour un retour à la raison - Juin 2019
«On fuit la vérité quand elle est laide et déplaisante. Ne rappelez jamais la réalité sous peine d’avoir à affronter la colère, fille de la déception ! La vie est si dure et si angoissante que ceux qui l’enjolivent par de belles histoires sont tels des oasis dans le désert : tout le monde afflue vers eux. C’est un grand pouvoir que de savoir exploiter l’imagination des masses.» Robert Green.
Le Sénégal souffre déjà de certains effets
de la malédiction du pétrole alors qu’aucune goutte d’or noir n’a encore
été produite.
La malédiction du pétrole a été théorisée pour la
première fois par le Vénézuélien Juan Pablo Alfonzo qui avait qualifié
l’or noir d’excrément du diable.
Son analyse a été par la suite
confirmée par de nombreuses études qui ont démontré le retard de
développement socio-économique des pays producteurs comme le Nigeria,
l’Angola, le Congo, l’Algérie etc.
Ce retard est la conséquence,
entre autres, de la corruption, des batailles pour la conquête du
pouvoir, de l’instabilité politique, des inconvénients liés à une
économie basée sur l’exportation d’une matière première, etc.
L’annonce des découvertes en 2014 a déclenché dans notre pays un débat
passionné tournant autour de soupçons de corruption dans la signature
des contrats pétroliers, de bradage de nos ressources aux firmes
multinationales étrangères, de népotisme, etc.
Ce débat vigoureux
qui constitue un atout pour notre pays a permis en partie la mise en
place d’outils pour assurer la transparence dans la gestion des
ressources qui seront tirées de l’exploitation des gisements. On peut
citer l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives
(Itie), le Cos/Petrogaz, la journée des concertations nationales sur le
partage des revenus issus de l’exploitation des ressources pétrolières
et gazières, etc.
Par contre, la surmédiatisation et la politisation
de la question pétrolière commencent déjà à produire des effets
indésirables qui menacent la stabilité socio-économique du pays. La
question pétrolière est en effet souvent l’objet d’exagérations, de
manipulations, de contre-vérités qui sont préjudiciables aux intérêts du
Sénégal. C’est justement pour éviter les conséquences néfastes qui
peuvent découler de ces exagérations que je réitère l’appel à la
prudence lancé dans le journal Energies Mag.
Perte d’attractivité du bassin sédimentaire sénégalais
Sous la pression de la société civile, de l’opposition et de la presse,
l’Etat a fini par mettre en place un Code pétrolier très contraignant
qui rend nos blocs moins attractifs que ceux des pays voisins avec
lesquels le Sénégal partage le même bassin sédimentaire Msgbc
(Mauritanie, Sénégal, Gambie, Bissau, Conakry).
L’appel d’offres
lancé par le Sénégal pour les blocs Sénégal offshore sud (Sos) et
Sénégal offshore sud profond (Sosp) se serait en fin de compte révélé
infructueux. Les blocs n’auraient pas trouvé preneurs malgré le
potentiel en hydrocarbures de notre offshore qui est devenu une nouvelle
frontière d’exploration pétrolière et gazière.
Les progrès
enregistrés grâce à de nombreuses années de promotion de notre bassin
sédimentaire sont ainsi remis en cause. Les compagnies pétrolières
dotées d’importants moyens financiers et technologiques qui peuvent nous
valoir d’autres découvertes préfèrent aujourd’hui s’installer en
Mauritanie où elles sont de plus en plus nombreuses. Il est vrai que les
ressources naturelles, elles, ne connaissent pas les frontières.
Possibles désillusions pouvant mener
au chaos
Par la faute de l’Etat, des politiciens, de membres de la société
civile et des médias, les citoyens ont fini par croire que le Sénégal
est en passe de devenir un acteur important dans la production
pétrolière et gazière mondiale. La majorité des Sénégalais est
convaincue que les pétrodollars vont très bientôt couler à flots et
constituer la panacée à tous les problèmes socio-économiques du pays.
Un candidat à l’élection présidentielle a même déclaré que chaque
famille sénégalaise pourrait recevoir 100 millions de F Cfa si les
revenus issus de l’exploitation du pétrole et du gaz sont bien gérés.
A cause des infox et de la cacophonie que suscitent la question
pétrolière, il est presqu’impossible de faire admettre aux Sénégalais
que les ressources, à l’état actuel des découvertes, demeurent encore
faibles et que leur exploitation ne pourra pas avoir les effets espérés
par la majorité de l’opinion.
En effet, les réserves de pétrole brut
prouvées de l’offshore sénégalais, estimées à 500 millions de barils,
ne représentent que 45 jours d’exploitation d’un pays producteur comme
l’Arabie Saoudite qui extrait plus de 11 millions de barils par jour.
Les réserves annoncées en gaz naturel estimées à 700 milliards de m3 ne
représentent que 14% des réserves prouvées du Nigeria. Toujours à titre
de comparaison, les récentes découvertes de gaz naturel faites au
Mozambique sont évaluées à 5 000 milliards de m3, celles du Qatar qui
est souvent évoqué par les commentateurs sont, ells, de 25 mille
milliards m3.
De plus, l’existence d’incertitudes, même pour des
réserves prouvées, doit ramener tout le monde à la raison. En effet, les
quantités contenues dans un gisement ne sont connues de manière exacte
qu’à la fin de l’exploitation, à l’abandon des puits.
La désillusion
vécue par la Mauritanie en manière d’aventure pétrolière est un exemple
éloquent. Les réserves prouvées étaient estimées à 1 milliard de
barils, pour une production attendue de 100 mille barils par jour. Ces
prévisions n’ont en fin de compte jamais été atteintes. En 2017, la
compagnie pétrolière Petronas notifia aux autorités mauritaniennes sa
décision d’arrêter la production de pétrole brut du champ offshore de
Chinguetti qui ne dépassait pas 4 000 barils par jour.
Pour éviter à
notre pays l’instabilité qu’une pareille désillusion pourrait
provoquer, il serait grand temps que le débat concernant les ressources
pétrolières et gazières soit, autant que faire se peut, dépolitisé et
que les autorités en charge de ces dossiers optent pour une
communication factuelle et efficace.
C’est le retour à la sérénité
et à la raison qui pourra permettre une exploration et une exploitation
optimales des ressources de notre bassin sédimentaire. Elles pourraient
ainsi contribuer à la réduction de notre facture pétrolière, à la baisse
du coût des énergies, au développement économique et social, etc.
Amadou Abdoul DEME
Consultant Aval Pétrolier
Directeur de la publication d’Energies Mag
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