SOS DIOGO se meurt
SYSTEME
DE DEDOMMAGEMENT : Gco propose, l’Etat dispose
Plutôt que de sauvegarder l’intérêt des populations, l’Etat du Sénégal
s’affiche comme le bras armé de la compagnie minière Grande Côte Opération dans
laquelle est confondu l’australien Mineral Deposits Limited (Mdl) dont les
maigres montants versés aux populations affectées par la mine de Diogo ont fini
d’installer la misère dans la zone. L’Etat se réfugie derrière un barème qui
est loin d’être propre au secteur minier et dont le prix le plus élevé est de
750 000 Fcfa à l’hectare pour bénir la proposition de 3 750 000 Fcfa à
l’hectare que l’entreprise minière versera une seule fois pendant les 25 ans
qu’elle mettra à extraire le minerai des champs de cultures maraîchères dont
dépendent environ 50 000 âmes.
Certes, Modou Wade, 44 ans, a pu être l’adulte de l’enfant agriculteur
qu’il était à Diogo. Mais, ses chances d’en devenir le vieil homme sont presque
nulles. Le bout de champ de 350 mètres de longueur et 246 mètres de large,
hérité de ses ancêtres depuis des lustres sur lequel il a bâti sa vie, de même que
celle des huit membres de sa famille, est depuis 2007 sous la propriété d’un
investisseur étranger comme le veut l’Etat. Juste un chèque d’un montant de 47
445 F Cfa lui a été remis à la sous-préfecture de Méouane, alors qu’il y avait
investi plus de 2 millions Fcfa dans l’achat de motopompe et la construction de
deux puits. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Modou Wade vit un sort
moins dramatique comparé au reste des 114 agriculteurs à qui les compensations
versées par la société minière de droit sénégalais, Grande Côte Opération, dans
laquelle Mineral Deposits Limited est actionnaire majoritaire, ont blessé,
saigné et font agoniser.
Cette nouvelle vie des populations est née de la convention minière que
l’Etat du Sénégal, représenté par le ministre des Mines de l’époque, Me Madické
Niang, a signé le 9 septembre 2004 avec la société australienne Mineral
Deposits Limited (Mdl), représentée en son temps par son directeur général Jeff
W. Williams. Le président de la République, Me Abdoulaye Wade, signera par la
suite un nouveau décret, celui numéro 2007-1326 du 2 novembre 2007 portant
concession minière. Mdl est désormais détenteur du droit de travailler sur
cette plage léchée par l'océan Atlantique, large de 4,5 km et longue de 107 km.
Celle-ci débute à 50 km au nord de Dakar, se termine non loin de Saint-Louis et
longe principalement Fass Boye, Mboro et Lompoul, en plus de Diogo. L’étude
d’impact environnemental du projet d’exploitation du zircon et de l’ilménite
fixe les limites du secteur de Diogo à 6 000 hectares parmi les 44 000 hectares
que mesure l’étendue de cette grande côte.
La
longue attente pour un retour vers la terre
Pour certains, c’est un quart de siècle qu’il faudra mettre avant de
retrouver les terres qu’ils avaient l’habitude de cultiver. Même si, par
ailleurs, il est indiqué que l’usine minière procède à l’exploitation par des
bandes de terres divisées en panneaux qu’elle libère tous les cinq ans.
Beaucoup d’agriculteurs ont été dépossédés de leurs champs de cultures
maraîchères depuis 2007 que le compte à rebours du bail de 25 ans est enclenché
pour l’Australien qui prévoit d’entamer la phase d’exploitation du sable
titanifère recelant du zircon et de l’ilménite, en fin 2013-premier trimestre
de 2014. Les plus chanceux sont obligés de garder leur mal en patience cinq
années de plus pour espérer retrouver leur agriculture familiale. Soit onze ans
d’attente, de perte de revenus, de pauvreté et de dépendance. Pourvu que le
périmètre de 40 kilomètres de fils barbelé soit accessible. Alors que
l’incertitude plane quant à la récupération des terres arables empiétées par
l’emprise de l’entreprise minière, des milliers d’âmes doivent leur survie,
sans le moindre soutien de l’Etat, à ces terres perdues de vue.
Malheureusement, Gco peut, s’il le désire, renouveler le bail sur ce système de
dunes côtières.
Le
barème de la misère
Pour amoindrir les contrecoups de l’usine minière sur les populations
affectées, des indemnités de compensations et d’impenses sont prévues par
l’article L75 du code minier de 2004. Plutôt que d’assurer aux populations
affectées un avenir radieux, cette opération a fabriqué la misère dans cette
Grande Côte. Cette situation est due au fait que le Sénégal ne dispose pas
encore de barème spécifique dans ce domaine, malgré la délicatesse de la
compensation dans les domaines attribués aux compagnies minières. La loi
sénégalaise qui n’en est pas une sur l’indemnisation dans le secteur des mines,
est une loi portant sur les barèmes en cas de destruction de plantations ou de
déguerpissement du Domaine national qui date de 1974 et révisée en 1994. Une
loi obsolète qui, malgré tout, va servir de référence pour dédommager les
agriculteurs. Car pour celle-ci qui fixe les barèmes par arbre et par espèce
végétale, le montant le plus élevé est de 750 000 Fcfa à l’hectare. C’est à
défaut donc d’un barème valorisant que le montant de 3 millions 750 mille Fcfa
à l’hectare, inspiré de la Banque mondiale, a été retenu par Gco suite à
plusieurs réunions tenues à la préfecture de Tivaouane avec le préfet, le
sous-préfet de Méouane, la division chargée des suivis et facilitations des
projets de la direction des Mines et de la Géologie ainsi que son service
régional et les populations.
Si, dans la forme, certains paysans ont été intimidés et forcés par la
gendarmerie de Mboro de céder leurs champs sous peine de perdre sol et
sous-sol, dans le fond, d'autres ont refusé catégoriquement de se plier à ce
barème par défaut, jugeant dérisoires les indemnités de dédommagement comparées
aux gains trimestriels que les champs hérités de leurs ancêtres leur font
gagner chaque année. Des informations obtenues à la direction des Mines et de
la Géologie indiquent que sur 114 personnes qui sont affectées par l’usine
extractive à Diogo, 100 ont accepté les montants proposés et d’être
indemnisées, tandis que 10 veulent une indemnisation continue sur cinq ans tout
en relevant la faiblesse des montants au moment où les 4 autres restant
soutiennent que, quels que soient les montants, il n’y aura pas d’exploitation
des terres par Gco.
Légitime
résistance
Si le sol de Diogo est extrêmement riche et suscite l’intérêt grandissant
de la compagnie minière Gco, en surface, la valeur des champs de cultures
maraîchères durables est tout aussi inestimable. Dans cette partie des Niayes,
les revenus générés, à l’hectare, sont estimés, au moins, à 3 millions Fcfa par
récoltes. Et les paysans font trois récoltes pendant l’année. En dépit de ce
potentiel économique confirmé par l’expertise horticole mentionnée dans le
pré-rapport final sur l’étude d’impact environnemental réalisée en 2005, à la
sous-préfecture où l’ensemble des chèques ont été récupérés, aucun contrat
indiquant les critères et la période qui dictent les montants proposés n’a été
présenté aux populations dont les terres ont été affectées par Gco. Des
démarches ambigües qui n’illuminent guère l’avenir des populations victimes.
Ces dernières qui ne savent même plus à quel barème se fier, se perdent dans
l’explication des maigres sommes d’argent qu’on leur donne à la sous-préfecture
de Méouane.
Parmi les agriculteurs ayant cédé de vastes superficies de terre, Gora
Salla Mbaye, chef du village de Mbaya qui n’a encaissé que 16 millions 200
mille Fcfa pour 100 hectares, soit en moyenne … 162 000 Fcfa par hectare
dédommagé. Pour toutes ces raisons et au nom du droit au travail sur ces champs
qu’ils ont hérités de leurs ancêtres et qu’ils ne verraient probablement que 25
ans après, les populations victimes demandent que les montants des
compensations à l’hectare soient multipliées par trois et par an, pendant tout
le temps que Gco opère sur ces terres. Le tout, formalisé par un contrat en
bonne et due forme. Une requête à laquelle Gco refuse de donner suite,
déterminée qu’elle est, par ailleurs, à poursuivre les travaux d’installation de
son usine extractive, révèle-t-on.
Intermédiaires
véreux
Ce principe accepté par la société minière aurait permis à ce paysan de
Diogo dédommagé à l’hectare dans les Niayes de se retrouver avec 11 250 000
Fcfa que lui verse chaque année, Gco tant que ses terres sont sous l’emprise de
l’usine. Un moyen d’éviter, également, que cet agriculteur se reconvertisse en
un simple ouvrier minier avec un salaire de misère. L’idée que c’est une perte
énorme que les paysans subissent en cédant leurs terres dans des conditions
qu’ils jugent «illégales et nébuleuses» fait qu’aujourd’hui tous ceux dont les
champs sont sous l’emprise de l’usine sont déterminés à y laisser leur vie pour
les conserver.
Ce caractère dérisoire des montants des compensations s'explique par la présence
d'intermédiaires qui s'érigent en boucliers entre la société et les
agriculteurs et font de l'indemnisation des terres un vrai gagne-pain au
détriment des ayant droits. «L’entreprise a également proposé à l’hectare 1
million 50 mille Fcfa sur les sols Dior. Mais, certains paysans qui ont été
dédommagés n’ont encaissé au niveau de la sous-préfecture de Méouane que 400
mille Fcfa à l’hectare sur le sol Dior, soit un manquant de 650 mille F cfa»,
révèle Vieux Bâ, membre du collectif des jeunes pour la défense des intérêts de
Diogo.
RETOMBEES
SOCIALES : Le Code de la misère
Le programme social minier tel que mis en œuvre est impertinent. Selon le
directeur des Mines et de la Géologie, Ousmane Cissé, plutôt qu’un programme
d’assistance sociale, le gouvernement veut en faire un programme de
développement économique et social. Ce, en identifiant et en accompagnant les
acteurs économiques à la base, pendant et après la mine. Le but étant d’éviter
que les populations dépendent d’une quelconque activité minière. A l’en croire,
un montant annuel d’environ 220 millions Fcfa (400 mille dollars) est prévu par
Gco et qui pourrait servir à ce programme de développement économique et
social. Le pactole sera versé pendant la phase d’exploitation qui va durer 25
ans, à compter de fin 2013-premier trimestre 2014.
A cela s’ajoute, selon le directeur des Mines et de la Géologie, le dernier
arrêté interministériel signé par le ministre des Mines et le ministre chargé
des Collectivités locales qui est en phase de finalisation pour faire le cumul
de toutes les sommes perçues par l’Etat jusqu’en 2012 et procéder à la
distribution. Dans sa politique minière, l’Etat a prévu de reverser 20 % de
l’ensemble des revenus tirés des opérations minières aux collectivités locales
sous forme de fonds d’appui et de péréquation. Appui à la collectivité locale
qui abrite l’opération minière ; péréquation aux collectivités locales
environnantes et qui n’abritent pas l’opération minière.
Le code minier actuel a permis d’attirer beaucoup d’investisseurs, de
développer des projets, faisant du Sénégal un pays minier. Mais, après analyse
coûts et bénéfices, du point de vue des recettes de l’Etat, le manque à gagner
est énorme. Plus de 400 milliards Fcfa exonérés depuis 2005, et en retour
l’Etat n’a perçu pour la même période que 40 milliards Fcfa. Militant d’une
révision du code, M. Cissé soutient que celui-ci n’aura permis que de
satisfaire cet objectif d’attraction des investisseurs. Et c’est pour s’en
réjouir qu’il rappelle que la procédure de révision du code en question est
enclenchée à travers la tenue déjà de deux réunions ; une troisième étant
prévue dans la seconde quinzaine du mois d’août pour un nouveau code minier qui
répond aux besoins financiers du Sénégal.
DESAFFECTATION
DES TERRES DES AGRICULTEURS : Les recettes d’une malnutrition programmée
Certes, les agriculteurs de Diogo ont perdu sou et sol, avec toutes les
conséquences socioéconomiques que cela implique. Mais les contrecoups d’une
telle option de l’Etat seront, également, durement ressentis dans la qualité
nutritionnelle des compatriotes. Et ceci, au moment où l’autosuffisance
alimentaire peine à être atteinte au Sénégal où un taux élevé de malnutrition
des enfants est noté dans certaines localités éloignées de la capitale.
Nonobstant l’insuffisance de données statistiques fiables sur l’horticulture
dans cette zone, près de trente camions gros porteurs remplis de légumes frais
quittaient le marché hebdomadaire de Diogo, tous les mercredis, en direction du
Fouta, Touba, Kaolack, Dakar, Thiès, Potou, Tambacounda. Mieux, des pays de la
sous-région comme la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso comptaient également
sur la production des champs de cultures maraîchères dans cette zone des Niayes
pour approvisionner leurs marchés en légumes. À présent, c’est à peine que
cette cité, où l’agriculture familiale a été l’activité économique principale,
remplit cinq camions de légumes frais, confie Djibril Bèye, transporteur de
produits maraîchers. Ainsi, plutôt que de booster l’économie locale, Gco a plombé
l’activité agricole des paysans.
Cette baisse considérable de la production horticole dans cette zone des
Niayes a eu pour conséquence l’envoi au chômage de plusieurs centaines de
jeunes originaires des régions intérieures du pays et même de la sous-région
qui gagnaient leur vie dans les champs de maraîchage. En effet, la zone est un
véritable pourvoyeur de main d’œuvre. Car, chaque propriétaire terrien
employait entre cinq et trente jeunes selon la superficie cultivée. C’est le
cas d’Abdoulaye Wade, 65 ans, surpris dans ses champs de choux et de carotte
dont les employés étaient rémunérés au minimum à hauteur de 300 mille Fcfa par
récolte.Dossier réalisé par Abdoulaye SIDY
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